A propos de
Le fabuleux destin d'Amélie Poulain
un film de Jean-Pierre Jeunet
Avec Audrey Tautou, Mathieu Kassovitz...
 

"Les temps sont durs pour les rêveurs!" s'exclame, tranchante et imperturbable, l'hôtesse du sex-shop. A Amélie qui lui demande si Nino a une petite amie, elle explique que non, qu'il n'en garde pas une. Les temps sont durs pour les rêveurs!

Alors, laissons-nous émerveiller lorsque, dans les contes, les rêves se réalisent... Car ce film est d'abord une oeuvre d'art, une belle histoire qu'un magicien déploie minutieusement devant nous, maître du temps et des couleurs, artisan soucieux de parfaire et d'émouvoir.

En France on s'agite, paraît-il, autour d'un procès d'intention intenté à ce film: esthétisme figé, vision passéiste de Paris, voire 'purification ethnique', parce que le seul maghrébin du casting a été rebaptisé 'Lucien'!.. Ayant renoncé, par souci d'écologie intime, à me documenter sur ce débat, je ne puis que livrer mon sentiment brut, en forme d'interrogations: de quoi s'agit-il? de l'influence socio-culturelle d'un film au succès inattendu? de réduire l'art à son rôle modelant et moralisateur d'édification des masses, comme au bon vieux temps du réalisme soviétique? Je n'y comprends rien, alors laissons-là ces saletés et parlons en spectateur.

Dans Le fabuleux destin d'Amélie Poulain il y a peu de méchants et toutes sortes de gentils: des doux, des sévères, des innocents, des jovials, des taciturnes. Le méchant, c'est Collignon - tête à gnons, l'épicier vieux garçon. Le pauvre! il est seul lui aussi; le numéro de téléphone de sa maman est enregistré dans son téléphone. Les gentils, ce sont Amélie, M. Dufayel, Lucien... Méchants ou gentils, ils soupent tous de solitude comme on mange son chapeau. Les gentils essaient de vivre leur rêve, les méchants transforment la vie des autres en cauchemar.

Tous les personnages sont sobrement croqués au début du film: ce qu'ils aiment, ce qu'ils n'aiment pas... D'emblée, j'ai admiré l'efficacité laconique de ces portraits, une concision digne de La Fontaine. Ce ne sont pas, cependant, des archétypes ou de simples caractères de comédie. Ils ont tous une vie intérieure et une existence particulière devant la caméra.

Ainsi, le père d'Amélie ne dit presque rien, mais sa douleur et son enfermement nous sont transmises sans être montrés, ni expliqués. Quand l'homme de verre, celui qui passe sa vie à copier des tableaux de Renoir, reçoit la deuxième vidéocassette qu'Amélie lui offre discrètement, il se montre particulièrement irascible pour faire partir Lucien et rester seul avec son caméscope. Les dialogues entre ce M. Dufayel et Amélie sont pleins de délicats sous-entendus qui n'échappent à personne.

J'aime les formes artistiques que prend la rêverie d'Amélie, notamment sa façon de recomposer les dialogues des films qu'elle regarde à la télé: ainsi, lorsqu'elle est vexée par les remarques trop directes de l'homme de verre, elle fait faire son procès par Staline lui-même.

Quant au scénario, il n'est pas avare de rebondissements, surtout qu'Amélie aime bien provoquer les évènements. Pourtant il est si épuré que tous les moments du film semblent se répondre, comme les thèmes d'une symphonie classique. Parfois tel thème n'est que distraitement suggéré, pour que seul le subconscient s'en souvienne, par exemple la voiture bleue ou les chaussures de sport rouges du mystérieux personnage qui jette tous ses photomatons.

Il y a une voix-off, mais à aucun moment elle ne pèse: elle n'est jamais didactique, son texte étant aussi poli que l'harmonie des voix.

Bref, un beau moment de poésie et de théâtre, le travail sur la couleur créant un véritable décor. Même les esprits chagrins devraient être comblés puisqu'il y a une morale: il est difficile de vivre ses rêves et de trouver le bonheur, cela exige de renoncer à son orgueil. Etc.

Bruno Masala


© Bruno MASALA - 2001.06.17