Senad COLIC

bosniaque, délégué de l'Asssociation Mondiale d'Espéranto à Sarajevo, responsable d'association.
Ci-dessous, tribune de Senad COLIC, diffusée par Radio Sarajevo le 15 décembre 1994 (trad. franç. Bruno Masala)

  Sarajevo, décembre 1994, en pleine guerre de Bosnie. Depuis août, Radio Sarajevo diffuse chaque semaine un programme de 10 minutes en espéranto: informations, éditorial, courrier des auditeurs.  
 

Les idéaux de Zamenhof

C'est aujourd'hui le 135e anniversaire de la naissance de Lazare-Louis Zamenhof, initiateur de la langue internationale Espéranto. La vie de Zamenhof, si intéressante en elle-même et si riche en évènements, est marquée par deux grands idéaux, auxquels Zamenhof a dédié toute son énergie intellectuelle et morale.

En premier lieu, la langue internationale, conçue comme outil de communication entre locuteurs de langues différentes. Zamenhof sentait que l'absence d'un tel outil était source d'incompréhensions et de préjugés entre les peuples: dans sa propre ville natale, Bialystok, ceux-ci aboutissaient souvent à faire couler le sang.

Son deuxième idéal, tout aussi ambitieux que le premier, fut l'humanitarisme, une sorte d'interreligion devant oeuvrer pour la justice et l'égalité entre les peuples.

Ces deux idéaux, qui inspirèrent nombre d'humanistes du 19e siècle, devaient servir à la paix mondiale et au bonheur du genre humain. Tous deux naquirent d'un grand amour pour la communauté humaine, d'un grand souci du bien. À la fin du 19e siècle, le monde se trouvait devant de nouveaux défis, et à l'aube de nouvelles catastrophes. La puissance des hégémonies idéologiques et politiques, des particularismes raciaux et nationaux, du joug économique et des égoïsmes individuels, n'a jamais laissé beaucoup de place pour les idéaux humanistes.

Est-ce qu'aujourd'hui, à la fin du 20e siècle, les choses ont changé à cet égard? Certes, grâce à l'avènement de nouvelles conditions culturellles et sociales à l'échelle planétaire, le premier idéal de Zamenhof, la langue internationale, a pu venir à l'existence: l'Espéranto se parle. Mais le deuxième idéal semble n'être encore qu'un projet, avec peu de chances désormais de se concrétiser. En fait, même la Langue Internationale, malgré son immense potentiel, malgré les marques indélébiles de sa valeur, se trouve encore sur les marges de la civilisation moderne, sans les moyens de remplir sa mission historique. Sur la scène mondiale, on trouve toujours les mêmes, tristement célèbres, puissances de ténèbres, dans de nouveaux atours mais avec les mêmes buts. La paix n'appartient pas au vocabulaire de leur vision du monde. À notre époque, c'est sans doute en Bosnie que cela se manifeste le plus radicalement, la Bosnie dont le peuple se voit refuser le droit à l'identité et à la souveraineté, où l'on tue, emprisonne, torture, affame, déporte, uniquement à cause d'une différence d'origine ethnique, d'appartenance religieuse, de tradition nationale.

En Bosnie, les idéaux de Zamenhof, justice et égalité entre les peuples, paix et harmonie, surgissent brutalement et douloureusement dans les consciences. C'est pourquoi, ici, les Bosniaques qui se battent pour leur droit à la vie, sont peut-être les mieux à même de comprendre ces idéaux, en même temps que leurs plus ardents défenseurs.


Senad COLIC

 



© Club d'Espéranto de Metz, mai 1999