L'art russe non-officiel
à l'épreuve de la modernité

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repères chronologiques
tendances de l'art russe (Petersbourg - Lianozovo - cynétiques - autres)
conclusion


Ce qu'il a été convenu d'appeler "l'art russe non-officiel" fait référence, dans le contexte de notre après-guerre, à une double régénération:
Comparée aux conflits qui opposent la peinture contemporaine occidentale à son temps (tentatives informelles, mouvements "Fluxus", "Pop art"...), la situation de la peinture russe non-officielle n'est d'abord pas de même nature. En occident, on a affaire à un art qui, bien que sur un mode cathartique, flirte avec le sabordage et le sacrifice à la cause d'une peinture de plus en plus difficile à pratiquer; l'art se subordonne de lui-même à une finalité extérieure à ce qui définit le pictural, il y a face-à-face entre les peintres et la réalité socio-politique. Alors qu'en URSS, l'art est subordonné malgré lui à la réalité socio-politique. L'écart entre ces deux formes de subordination se mesure amplement, lorsque l'on compare Pop Art et peinture officielle du réalisme socialiste. Pour la peinture occidentale, la confrontation épuise la dimension esthétique, cet épuisement étant expérimenté et consenti ; pour la peinture russe, le combat prend tout son sens, dans la mesure où, asservi, le peintre ne peut compter que sur la conscience de sa liberté , nécessaire à toute peinture vraie. Les russes, au lieu de choisir la solution de l'anti-art, ont été précisément poussés à faire de l'art.
D'autre part, l'art russe non-officiel est régénérateur en ce qu'il réitère l'instant fondateur du siècle: autant les pionniers de la modernité ont eu à substituer un art nouveau à l'académisme (par la conscience de la liberté), autant les russes non-officiels ont eu également à lutter contre un canon esthétique bannissant la liberté d'imagination. A cet égard, l'académisme bourgeois fut aussi implacable que le réalisme socialiste.

   
Indiquons quelques repères chronologiques: retour

Ce mouvement pictural couvre une période d'une trentaine d'années au moins, de l'immédiat après-guerre à la fin des années 70; certains de ses membres continuent d'exposer à l'heure actuelle en Russie et à l'étranger.  
Dans L'art russe non-officiel 1., Alexandre Gleser,mécène et collectionneur russe à l'initiative de nombreuses manifestations, explique que cette peinture date de la mort de Staline. Elle fait suite à une période de néant pictural, après l'émigration de Chagall et de Kandinsky. Les contraintes du réalisme socialiste remontent à 1932: "(...) il n'y a (...) aucune exposition d'art contemporain, aucun livre ne paraît. En 1977, le Musée d'art moderne de Moscou est fermé. Deux ans plus tard, le Musée Pouchkine subit le même sort (ibid., p.9).L'impact de l'art occidental en URSS n'a lieu qu'en 1957, dans le cadre du sixième Festival de la Jeunesse: "L'effet produit est indescriptible" et un processus irréversible s'engage: "les peintres russes, émus par la fulgurante révélation d'un monde inconnu, sentent que plus rien ne peut entraver une création personnelle trop longtemps étouffée (ibid., pp. 9-10) .
Malgré des brimades parfois spectaculaires (destruction, par des bulldozers, d'une exposition en plein air à Moscou en 1974), le mouvement se développe: des peintres émigrent, des tableaux sont exposés en Occident par A. Gleser. L'art russe non-officiel s'affirme progressivement comme une peinture de la régénérescence. "A la Biennale de Venise (1977, exposition non-conformiste), le critique d'art Franco Passoni dit (...): "Cette exposition nous apporte quelque chose de neuf, de frais. L'avant-garde occidentale est aujourd'hui nihiliste. Cette exposition, elle, est humaniste" (ibid., p.21). C'est un ressourcement.

 
Considérons quatre tendances de ce mouvement: retour
 
1/ Du groupe "Petersbourg" , les membres les plus représentatifs sont Mikhail Chemiakine, Oleg Liagatchev, Vladimir Makarenko et Anatoli Vassiliev. Des motivations communes les réunissent dans "un complot secret contre le marasme contemporain dans les arts plastiques", explique M. Chemiakine (ibid., p.33). "Petersbourg" est le nom choisi pour établir un lien de continuité avec le passé. Le groupe étudie l'art de l'icône, dont l'élan mystique sert de base à l'exploration du spirituel: c'est le "synthétisme métaphysique". Se rencontrent dans les oeuvres à la fois une ferveur religieuse et le déploiement maximal de la liberté. "L'art est une recherche, un mouvement souvent non pas solitaire mais collectif. Souvenez-vous ne serait-ce que des impressionnistes, des pointillistes, des cubistes, des préraphaélites" dit Chemiakine (ibid., p.34). L'héritage "Petersbourg" rejoint celle de Kandinsky, qui partit d'une extase éprouvée devant un coucher de soleil sur Moscou 2.. Et après l'abstraction géométrique, le "synthétisme métaphysique" redécouvre l'icône comme expression du spirituel.
 
2/ Le groupe de "Lianozovo" inclut Lydia Masterkova, Vladimir Niemoukhine, Oscar Rabine, Valentina Kropivnitskaïa et Alexandre Rabine. Tous ne sont pas liés par un projet collectif unitaire. Chaque trajectoire est représentative de plusieurs influences occidentales. Lydia Masterkova, par exemple, définit l'oeuvre par son degré d'élévation spirituelle; son cheminement va "de Cézanne au Gréco, puis à l'expression abstraite" (in L'art russe non-officiel..., p.43). Si la chronologie du peintre ne suit pas l'histoire, elle aboutit néanmoins à refaire le parcours historique objectif pour y apporter son point de vue. Dans le même sens, Vl. Niemoukhine a subi les influences des impressionnistes, des cubistes, des constructivistes et de l'abstraction, pour finalement élaborer un "credo" pictural dans le sillage de la modernité. "L'innovation ne peut se faire qu'en préservant les empreintes..." écrit le critique S. Kouskov 3.. Ce qui caractérise ce peintre est aussi une "vision du spirituel (ibid., p.70), non-théorisée mais formulable, "à l'exemple des sentences en vers de Kandinsky" (ibid., p.72). La vision du spirituel unit le geste pictural, l'imagination et la foi. En soi, le phénomène pictural est indicible. "Pour autant que les éléments premiers de la peinture sont en quelque sorte les objectifs idéaux d'une contemplation de l'esprit, il convient d'explorer ces fondements non pas en direct mais, pour reprendre un terme de théologie mystique, de façon apophantique (négativement) (...) a contrario , en partant de ce qu'ils ne sont pas" écrit Kouskov (ibid. p.80). L'apophantique suffit à motiver le geste créateur. Parallèlement, l'approche de la peinture se fait problématique : la réflexion sur la matière est une réflexion sur le mystère de l'être esthétique. Kouskov voit dans Niemoukhine l'exemple d'une "deuxième avant-garde russe", un "maître qui, conformément au précepte de Kandinsky, ne se fondait toujours que sur la "nécessité intérieure" ", dans l'unique but de chercher à résoudre l'énigme de "l'incarnation du "spirituel dans l'art" " (ibid., p.124).  
Un grand artiste représentatif du groupe de Lianozovo est encore Oscar Rabine, qui vécut la mort de Staline comme un événement décisif: "C'est (cela) qui provoqua ma libération -de moi-même peut-être- en tant que "produit soviétique"... Il faut avoir vécu l'époque de Staline pour comprendre, pas tant ce qui s'est passé alors, que ce qui (...) se passe maintenant dans le domaine de la culture en URSS" écrit-il dans son autobiographie 4.. Le festival de la Jeunesse de 1957 fut son tremplin, et les résultats immédiats:" Dorénavant ma propre vision devenait plus vraie que la réalité et, enfin, j'avais l'impression que j'arrivais à peindre plus vrai" (ibid., p.94). Le point de vue d'O. Rabine sur l'art russe non-officiel est très éloquent; partant de l'accusation de "c'est-du-déjà-fait", portée à l'encontre de certains artistes du mouvement, il montre à quel point le destin de la première avant-garde (1910) fut d'être suivi dans la voie qu'elle avait tracée: "Kandinsky, Malevitch, Mondrian, pour ne citer qu'eux, ont ouvert des voies nouvelles où des artistes se sont engouffrés en y trouvant leur propre univers, leur expression originale, sans être des imitateurs. Par contre, Van Gogh, Soutine ou Chagall n'ont pas découvert de "principes" que d'autres pourraient utiliser. Pourtant ce sont de grands peintres. Mais ce sont des peintres individualistes. Ils n'ont découvert qu'eux-mêmes. Et leurs disciples, si l'on peut dire, ne peuvent que les imiter plus ou moins bien car leur peinture éminemment personnelle ne peut être exploitée par d'autres artistes" (ibid., p.233).
 
3/ Le groupe "cynétique" se fonde, quant à lui, sur une mise en parallèle de l'art et de la science: l'art exprime l'ère spatiale dans sa dimension esthétique. Cette conception, qui a fait l'objet d'un manifeste en 1966, prétend à son tour reconduire l'humanisme en art. "Hors de l'Homme et sans l'Homme, il n'y a pas d'art" (in L'art russe non-officiel..., p.65). Les cynétiques conçoivent l'art en termes de fait de connaissance: "De l'arbre de la science jaillissent de nombreuses branches, de l'arbre de l'art -la forme" (ibid.).
 
4/ Enfin, d'autres peintres ont suivi, bien que dans un contexte globalement semblable, des voies plus indépendantes. Ainsi H. Elinson, philosophe de formation, se focalise, dans des oeuvres à mi-chemin entre le tissage et l'image de synthèse, sur la dimension schématique d'une forme donnée; l'élément fondamental de l'image se réduit à son tracé. Inversement, Y.Yarkikh travaille sur l'expression d'une rencontre entre le peintre et la vie; "(...) le tableau est la fixation de cette rencontre" (ibid., p. 69). Cette démarche est encore interrogative: " Je ne suis pas un contemplatif, et je ne regarde pas la nature en admirateur mais en homme qui pose des questions: pourquoi tout cela existe-t-il, comment est-ce possible?" (ibid.).

 
Conclusion: retour

Icône contre nihilisme? Le fait est que l'on assiste bien, avec les peintres russes non-officiels, à la naissance d'une deuxième abstraction, au moment où la première, géométrique depuis la fin de la Belle Époque et de plus en plus contestée, se fait "informelle". L'esprit de régénération ainsi éclos s'oppose à la tentation de consommer la mort de Dieu, la fin du sacré en art, même si certains, tels Vladimir Yankilevski (encore exposé à la FIAC 96) ou L. Kropivnitski, témoignent d'une influence progressive du Pop Art et de l'art conceptuel.
Après Kandinsky, un deuxième miracle a-t-il eu lieu? Ce mouvement semble être resté essentiellement russe, face à la puissance de subversion de mouvements postmodernistes 5. issus, de plus ou moins près, de l'originelle subversion par Marcel Duchamp.
L'art russe non-officiel, un mouvement contemporain de la postmodernité, nous donne-t-il une leçon de peinture?

Olivier Giroud-Fliegner



Notes

  1. Alexandre Gleser, L'art russe non-officiel, catalogue.  retour

  2. Vassili Kandinsky, Regards sur le passé, pp.91-92, ed. Hermann, 1974.  retour

  3. S. Kouskov, Vladimir Niemoukhine, ed. "Troisième vague", 1992.  retour

  4. Oscar Rabine, L'artiste et les Bulldozers, p.91, ed. Robert Laffont, 1981.  retour

  5. Sur l'importance et la multiplicité de ces mouvements (près d'une centaine), on peut se référer à l'ouvrage "Groupes, mouvements, tendances de l'art contemporain depuis 1945", qui est très représentatif d'une vision occidentale de cette période: Duchamp, Rauschenberg, Pollock et Wahrol sont les références les plus présentes; l'art russe non-officiel n'y figure pas.  retour


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© Olivier Giroud-Fliegner, fév 1998.