Vers une caducité du plutôt que ?

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Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? Pourquoi les choses existent-elles ainsi et non autrement ? 1. Ce double questionnement devient-il caduc devant la certitude irrationnelle que le monde est bien tel quel ? Voire.
  Celui qui se demande si les choses ne pourraient pas être comme ceci plutôt que comme cela, qui désire modifier concrètement un état de fait, est-il un métaphysicien qui s'ignore ? Dans toute formulation d'un "plutôt que" est enfoui l'originaire "Pourquoi ?". De l'un à l'autre existe un lien ,une fonction régulatrice de la conscience logique, psychologique, métaphysique. De cette constante résulte un questionnement comme celui de Leibniz, emblématique du questionnement métaphysique tout entier.
  La tentation du plutôt que renverrait-elle à une structure mentale ? En apparence, après la Critique de la raison pure, ce questionnement est forclos en philosophie.

  Kant a marqué le pas décisif où la Critique de la raison pure, "métaphysique de la métaphysique", a fait tourner le questionnement sur lui-même: aussitôt qu'on demande comment le monde est fait, l'absence de ce qui pourrait-être, (mais n'est pas), passe à l'arrière-plan, à l'implicite.
  Dans un même et paradoxal mouvement, le criticisme change la nature de la métaphysique. La double question cristallisée par Leibniz subit un deuxième accoup lorsqu'Heidegger y voit la formulation originaire d'une théorie de la domination technique du monde. 2.

  Pourtant l'interrogation demeure dans ce que nous créons, refusons, discutons, rêvons... La métaphysique étant issue du rapport pourquoi / plutôt que, Kant et Heidegger en deviennent des moments. Dès lors, la caducité du plutôt que serait tout au plus dialectique, le plutôt que devenant un autre nom du comme si kantien: le glissement kantien, qui préfère que l'on considère les choses comme si elles étaient réellement ce qu'elles nous apparaissent (Critique de la Raison Pure), fait muter le plutôt que de notre rapport au monde (et par là même son pourquoi ) dans un comment  des choses qui tend à s'accomoder de l'absence, tout en maintenant la Liberté face à la Nature (déterminisme). 3.

  Faut-il voir dans le moment kantien un renoncement à la tension métaphysique ? Le questionnement leibnizien est dépassé mais pas aboli, en ce que le criticisme rélègue l'absence dans un espace de non-discours qui laisse insatisfait. Défier l'évidence, le factuel, au nom de ce qui n'est pas, voilà le projet métaphysique lui-même, qui comme tel demeure inassignable à toute maîtrise technique (celle-ci en fût-elle issue). La fin de la métaphysique ne peut coïncider qu'avec la fin de l'absence. Or, cet événement est-il logiquement et chronologiquement possible ? L'idée de Dieu, même dénoncée comme transcendentale, demeure un opérateur majeur de la conscience métaphysique. Sa neutralisation par le criticisme ne suffit pas à la tuer: il n'y a pas plus de mort de la métaphysique qu'il n'y a de mort de Dieu ou de l'art.

  C'est par le plutôt que que l'on accède à l'absence comme réalité métaphysique. Par ce déplacement, cette inflexion du réel, s'effectue l'éveil de la conscience métaphysique. Ne réduisons pas un degré de conscience constitutif de toute pensée au parti pris critique de dire le comment des choses.

  Du pourquoi du monde à son plutôt que se trouve l'espace d'absence de réponse qui justifie la métaphysique. La béance de cet espace ne rend-elle pas la pensée inquiète? Si l'argument ontologique,4. la magistrale exposition cartésienne 5. n'épuisent pas la question - tout en tendant vers la réponse -, était-il nécessaire d'en rester là en passant à une Critique comme discours sur soi? 6.
  Le problème reste de savoir si Kant change d'objectif ou pose l'inquiétude métaphysique sur des bases plus sûres. Du "métaphysique" au "transcendantal", il y a incontestablement un changement d'inclinaison du rapport de la conscience philosophique à l'énigme de Dieu: ce qui est a priori est, de la volonté même de Kant, d'abord non-phénoménal, ensuite éventuellement transcendant; impossible d'aller plus loin.

  Le criticisme a produit un tabou au prix duquel deviennent envisageables une théorie de la liberté, un projet de "paix perpétuelle", une "anthrolopologie du point de vue pragmatique".Dieu, bien sûr, n'est pas rejeté; il devient la présupposé historique de la conscience philosophique renouvelée. Impossible, dès lors, de ne pas craindre que le questionnement métaphysique ne soit en danger de forclusion.

  La mutation a donc eu lieu. Mais l'inquiétude métaphysique est réapparue là où on l'attendait le moins. Le plutôt que a, pour ainsi dire, muté lui aussi: il est devenu le progrès, le brûlot d'un monde en deuil de théo-logie. Le plutôt que est maintenant un perpétuel autrement. La domination de l'étant pointée du doigt par Heidegger présupposerait alors non pas tant l'argument ontologique que son interdiction critique, "autrement" devenant l'écho du "comment". Dans une sorte de clandestinité philosophique, la théo-logie a-t-elle pris le masque de la technique?

olivier


Notes:

1. Dans l'essai Sur l'origine radicale des choses, Leibniz répond par le principe de raison suffisante: la nécessité tant physique que métaphysique de l'existence de Dieu créateur d'un monde (quant à lui contingent) est établie à partir de ce double questionnement.
Sur cette question, voir aussi l'exposition du système de Leibniz par E. Boutroux, pp. 83-4, in Monadologie, Paris, Delagrave. retour

2. La question "Pourquoi donc y a-t-il de l'étant et non pas plutôt rien?" est considérée par Heidegger comme la "question fondamentale de la métaphysique" (in Introduction à la métaphysique, I, éd. Gallimard). Heidegger sape le questionnement métaphysique en voulant mettre à jour la "pré-question": "Qu'en est-il de l'être?" (op. cit. p.44) Ce qui était la source de la métaphysique deviendrait un simple fondement théorique à la domination de l'étant. retour

3. Critique de la raison pure, Dialectique transcendentale, antithétique de la raison pure, 3ème antinomie, p. 348 et suivantes (éd. P.U.F.). retour

4. St Anselme, Proslogion, Vrin. Dans son introduction, A. Koyré prend soin de présenter ce texte comme le point de discorde des systèmes occientaux. Est-ce surprenant? retour

5. in Méditations métaphysiques, III.retour

6. Critique de la raison pure, dialectique transcendentale, l'idéal de la raison pure, p. 431 (éd. P.U.F.).retour


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© Olivier Giroud-Fliegner, nov 1996.